La chronique Isaac et Lola

La chronique d’un ailleurs
Isaac et Lola
Roman de Gilles Uzzan

L’amour pour unique raison !
Le roman d’un semeur d’humanité !


Commencer une chronique comme celle-ci m’impose un certain détour dans l’histoire accompagné de Pyrame et Thisbé récit de Ovide dans Les Métamorphoses. Leur histoire est issue de la matière orientale, à l'intersection du mythe et du romanesque. C’est cette légende qui a inspiré Shakespeare pour sa pièce Roméo et Juliette, dans laquelle l’auteur propose une relation inextricable à travers la rencontre amoureuse de deux êtres que tout oppose. Dans le premier acte (Acte 1 scène 5), l’amour est empreint de passion malgré l’impossible relation.
La religion s’inscrit au sein d’un texte, comme dans l’œuvre de Gilles Uzzan. Elle est sous-jacente chez Shakespeare, d’une profondeur extraordinaire, certes, comme pour donner à cette union interdite une inspiration sacrée liée aux traditions. Le roman Isaac et Lola affiche lui la religion comme point de mire de l’impossible amour entre les deux protagonistes sur un chemin qui nous semble fermé à toute relation.
Pour illustrer les deux personnages de Shakespeare que sont Roméo et Juliette, voici les premiers échanges de cette rencontre :
 
Roméo, prenant la main de Juliette. – Si j'ai profané avec mon indigne main cette châsse sacrée, je suis prêt à une douce pénitence : permettez à mes lèvres, comme à deux pèlerins rougissants, d'effacer ce grossier attouchement par un tendre baiser.
 
Juliette. – Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour votre main qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse dévotion. Les saintes mêmes ont des mains que peuvent toucher les mains des pèlerins ; et cette étreinte est un pieux baiser.
 
L’histoire de ce couple maudit se terminera par un suicide, une ode à cet inconditionnel amour promis pour l’éternité. Shakespeare nous invite à mieux voir le sens de cet amour en recherchant son sens ésotérique, caché, profond et véritable : l’amour de Roméo et Juliette ne finit pas dans la mort, il y naît. Shakespeare réinvente, dans l’univers symbolique, la promesse
de l’amour.
Les œuvres de William Shakespeare fascinent aujourd’hui comme jadis et nous offrent un complet laboratoire des passions de l’âme agitées par l’amour, le remords, la jalousie, la trahison ou la vengeance en simples constantes de l’humanité.
Mais la référence avec la pièce du dramaturge s’arrêtera là, promptement, car l’auteur de Isaac et Lola, Gilles Uzzan, malgré cet amour impossible à première vue, nous offre une histoire différente, touchante, rayonnante, agaçante certains moments, mais profondément émouvante dans la candeur et la pureté de nos deux « Aimants ». Un véritable conte humaniste où la mansuétude et la tolérance dessinent avec bienveillance cette aventure singulière.
Mais avant de commencer cette chronique, je me dois de vous présenter l’auteur de cette magnifique histoire.

L’auteur
Gilles Uzzan est psychiatre-addictologue et expert judiciaire près de la cour d’Amiens (Picardie),

Il est l’auteur entre autres d’Introduction à la psychiatrie clinique et Pratiques courantes en soins infirmiers en psychiatrie chez Vernazobres Grégo, Les Tentatives de suicide chez l’adolescent chez Édilivre, Un regard sur le Judaïsme aux Éditions du Panthé, sans oublier « Contes d’aliénés », soit 10 nouvelles et fictions, basées sur son expérience de psychiatre.
Isaac et Lola est son premier roman. Un joli conte qui porte toutes les valeurs du judaïsme, mais aussi celle de l’homme dans sa recherche d’humanité. Le jury du Concours Littré 2017, organisé par le Groupement des Écrivains Médecins, qui récompense chaque année les auteurs issus du monde médical a décerné à Isaac et Lola le deuxième prix du concours, le Prix Paul Fleury.

Ma vision de l’auteur
Comme dans ses écrits cet homme affable, jovial et profondément humaniste bouscule nos convictions et nos émotions. Toujours là où nous ne pensons pas le trouver, il nous surprend, nous déstabilise certaines fois, mais nous séduit par cet engouement et cette joie de vivre contagieuse à souhait. Expert dans sa spécialité, scientifique de formation, Gilles Uzzan aborde la littérature avec décontraction et désinvolture. Une écriture fluide et légère qui nous emporte dès les premières phrases et nous aspire dans cet univers où l’hermétisme des mots fait éclore cette respiration particulière du verbe dans sa simplicité, émanation de la connaissance dans notre conscience en éveil après la lecture du roman Isaac et Lola.
Je me considère comme un agnostique sans obédience aucune, malgré cela, comme par magie, Gilles m’entraîne dans ce conte extraordinaire par la fraîcheur de ses pensées et la candeur de ses mots. Pensées et mots ne font plus qu’Un en écho avec la sincérité et l’intégrité de cet homme. Gilles Uzzan est toujours dans la justesse des émotions, des sentiments. Il a un sens inné de la relation et de la locution faisant de lui un être attentionné et bienveillant. Il incarne la tolérance en insufflant jusqu’aux frontières de l’impossible le droit à la liberté, à l’amour, à l’égalité, balayant de ce fait les différences qui nuisent à l’humanité ;
puisse-t-il ne pas être l’Icare de son histoire dans le labyrinthe de ses passions.

Synopsis
Nous sommes au début des années 2000. Dans une rame de la ligne 1 du métro, une jeune femme s’est évanouie. On l’évacue à la station Saint-Paul. Un étudiant de yeshiva, un Talmid ‘Hakham, Isaac, qui assiste à la scène, n’écoutant que son cœur et sans considération pour les interdits religieux, entreprend de réanimer la demoiselle. Les notions de secourisme qu’il possède portent leurs fruits. Il est félicité par les pompiers et, quand elle ouvre les yeux, Lola lui lance offre un magnifique sourire : «Merci pour votre aide ».
C’est le début d’une histoire d’amour. Un amour impossible ! Fils du rav Dov Ber Levinstein, descendant d’une dynastie orthodoxe polonaise qui a en charge la synagogue de la rue Pavée, et de la rabbanit Léa, Isaac, même s’il s’était permis quelques écarts en s’intéressant aux travaux du célèbre rabbin Nahman de Braslav, déconsidéré par ses proches, ou encore s’il avait osé voyager en métro, action vivement prohibée par sa famille, n’était jusqu’ici jamais allé aussi loin. Lola va bouleverser sa vie. Non seulement elle va l’inviter dans une boîte de nuit, mais, surtout, elle va tomber amoureuse de lui. Il en sera de même pour lui.

Le livre
Un livre brillant, très bien écrit dans un style où la légèreté est de mise malgré les traditions relativement hermétiques de l’orthodoxie juive. L’auteur dans sa narration nous immerge dans ce monde où les règles dictées par la Thora doivent être inscrites dans toutes les consciences.
Un chemin initiatique qui nous entraîne dans une aventure où Isaac fils d’un Grand rabbin de la rue du Pavé à Paris, promu à un avenir religieux prestigieux, mais curieux de cet interdit extérieur, va rencontrer l’amour de sa vie dans le métro, en la personne de Lola, une non-juive, qu’il vient de sauver. Dès les premiers paragraphes, nous nous trouvons embarqués dans les frasques de cet étudiant instruit par son éducation religieuse et familiale qui, malgré le respect, même s’il est attaché aux valeurs du judaïsme et chargé du maintien des traditions, possède une curiosité intellectuelle le poussant à enfreindre la loi en prenant le métro… pour la bonne et simple raison qu’un rabbin doit s’ouvrir sur le monde extérieur.
Il suit en parallèle de ses études la pensée et les écritures de Rabbi Nahman de Breslev pour lequel toute créature, quelle qu’elle soit, juive ou non juive, a son rôle dans le projet divin. Ces livres interdits par son père, Isaac les a trouvés dans une benne à ordures, jetés là sans doute par un opposant au ‘hassidisme. Isaac les a tous lus en cachette et s’est promis d’aller
un jour en Ukraine réciter le Tikoun Aklali sur la sépulture du grand sage.
Lola est une goya (une non-juive), mais son comportement est celui d’une femme vertueuse.
Le père d’Isaac oppose à cela que son fils est face à un choix : renoncer à sa foi et au ‘hassidisme’, ou lui succéder en tant que Rabbin de la communauté. Les mots se font définitifs : « Tu subiras le sort de Spinoza, à savoir l’excommunication ». Un père qui lui reproche aussi la lecture de Rabbi Na’hman.
Mais la force de l’amour entre les deux « aimants » est très intense et c’est dans une pulsion du cœur que Lola va s’approcher de plus en plus de cette frontière hermétique de l’orthodoxie juive, jusqu’à la traverser.
Lola devient le cœur et lui, Isaac, le raisonnement et la loi.
Une puissance d’écriture où l’âme de l’auteur transporte les mots du cœur dans l’intellect du lecteur. Une phrase dans le livre résume l’histoire sans la nommer. C’est en page 91, Rav Dov Ber, le père d’Isaac prend conseil auprès de son ami, Monseigneur François qui officie à l’église Saint-Paul. Il lui raconte toute l’histoire d’Isaac et Lola en précisant que cette dernière veut se convertir au judaïsme et qu’en tant que rabbin de la communauté il doit refuser ou autoriser la conversion de la jeune femme. La réponse du religieux ne se fera pas attendre.

 

- Mon cher Dov Ber, les intentions de Lola sont saines et sincères… Laisse les choses
se faire et remets-toi à Dieu. J’ai cru comprendre qu’il n’y avait pas de hasard dans le
judaïsme. Nous ne sommes pas toujours maîtres de notre destin, et rappelle-toi, cher
ami, que nous croyons au même Dieu.


La page 91 est la pierre angulaire de ce roman comme une porte ouverte à la tolérance, une acceptation de l’autre, malgré ses différences, mais formulant l’homme au regard de l’univers ou de Dieu. Une extraordinaire clef de voûte accentuée par la guématria* sur ce nombre 91 :

  • En hébreu et notamment dans la littérature orale du midrash (Exégèse biblique approfondie) et de la kabbale « ilan », qui signifie l’arbre, a une valeur numérique 91 : aleph, yod, lamed, nun: 1+10+30+50 = 91. L’arbre dans la kabbale représente la structure de l’homme et de l’univers.  Ilan montre l'arrangement du monde spirituel et religieux selon la tradition ésotérique juive.
  • Valeur numérique du mot hébreu "malakh", signifie ange, soit la valeur numérique des lettres : mem, lamed, aleph, kaph - 40+30+1+20 = 91. Hébreu Mal'akh est le mot standard pour « messager », à la fois humain et divin, dans le Tanakh (Bible hébraïque).

Effectivement, il n’y a pas de hasard dans le judaïsme… ni dans la spiritualité où l’univers
reprend ses droits et ses synchronicités !

*La gematria est une forme d'exégèse propre à la Bible hébraïque dans laquelle on additionne la valeur numérique des lettres et des phrases afin de les interpréter.

Mon avis sur le livre
Une perle de vie dans une société ignorante de sa raison d’être. Telle est la lumière de ce magnifique ouvrage qui se lit avec dévotion et respect, accrochant nos émotions dans les franges de la compréhension de soi et par reflet évident, celle de l’autre. Un texte sans excès, mais tellement éclairé par de belles intentions. Un souffle inspiré qui émane de ces deux êtres que tout oppose, mais qui résisteront aux tensions des dogmes établis par l’homme. Le plus court chemin pour arriver à l’impossible est celui du cœur. C’est ce que Gilles Uzzan nous offre avec ce merveilleux livre. Une leçon d’existence exprimée par un homme de paix et d’amour qui cherche dans la psychologie de l’homme l’équilibre des forces de la nature.
Certains livres passent dans nos vies pour nous guider vers l’excellence, Isaac et Lola fait partie de ceux-là.

Merci, Gilles, pour ce moment de grâce où le temps s’est arrêté et qui m’a permis de discuter avec les anges.

Serge Leterrier
Les Chroniques de Sel de Fictions